Du cosmopolitique [1] à l’internationale – Tombeau d’Eugène Pottier [2]
Hélène DESBROUSSES
« [Pour] un fragment d’histoire humaine tiré de l’avenir »
Paradoxalement, c’est dans une conjoncture marquée par un désordre généralisé du monde, la perte de toute perspective historique pour les peuples, les visées de destruction réciproque des formations historiques, qu’on a choisi de mettre (ou remettre) à l’ordre du jour deux termes qui visaient à la paix et l’amitié entre peuples, termes aujourd’hui déconnectés de toute actualité et malsonnants : le terme Internationale [3] et le terme, plus ancien, de Cosmopolitique mots qui tous deux visaient à l’unité et à un bien commun universel.
On peut interroger le terme cosmopolitique 2 à partir de ses deux composantes cosmos-monde et politique.
— Si l’on prend pour déterminant cosmos, on pose un monde gouvernant, selon ses propres lois, le politique, ici considéré en tant que pratique des hommes en société.
— Si, à l’inverse, on confère à politique un rôle déterminant, on a l’idée d’une possible pratique humaine sur le monde, visant à le gouverner et l’unifier selon ses propres fins.
Autour de la jonction et de l’opposition de ces deux sens possibles, dans et par l’histoire, s’ordonne un ensemble d’interrogations :
Interrogation sur l’histoire comme articulation problématique du monde et de l’homme. Interrogations sur l’univers du monde et l’univers de l’homme. Qui donne sa “loi” au monde, sous quel maître ou souverain est-il contradictoirement unifié (Dieu, nature, marché, raison, pratique humaine), et sous cette raison, qui est le véritable maître ? Question du dédoublement ou de l’unicité du monde, monde de l’homme et monde du monde Unique monde figé, comme la non-pensée qui l’anime, se dressant seul, dès lors que semblent dépérir la figure et la pensée d’un autre monde possible, dès lors qu’on affirme —défaite ou défection — la vanité des prétentions humaines à vouloir transformer le monde selon leurs propres fins. Monde unique qui pourtant ne peut porter l’unification des hommes.
L’antinomie dramatique de l’histoire universelle et les deux “rondes” du monde
La tension constante qui se fait jour entre les deux sens possibles du mot cosmopolitique, ainsi que le conflit entre deux ordres du monde, se trouve au cœur de deux poèmes d’Eugène Pottier, rédigés, l’un après la défaite de la Commune : L’Internationale, l’autre après une précédente défaite ouvrière en 1848 : Quel est le fou, le monde ou moi ?
Dans L’Internationale Eugène Pottier parle d’un monde où les hommes, certains hommes, sont damnés :
C’est nous les damnés de la terre.
Ce monde, avec ses damnés, est contraire au monde de l’homme qui pose que :
La terre n’appartient qu’aux hommes.
Pottier projette un monde autre, le monde du genre humain s’appropriant la terre, le monde.
L’internationale sera le genre humain.
Le passage d’un monde à l’autre, du monde qui est à celui qui doit être, suppose que la base du monde soit transformée.
Le monde doit changer de base.
Et ceux qui portent le changement sont les damnés de ce monde-ci, car ce sont eux qui portent le genre humain.
Du passé faisons table rase,
Nous ne sommes rien, soyons tout.
Dans ce monde-ci, où l’homme ne s’est pas encore atteint, où l’esprit est encore au cachot, le sens du passage, ou ce qui le meut, son mouvement, n’en est pas moins déjà donné par le mouvement même de la raison,
La raison tonne en son cratère.
La question du maître est posée. Le maître du monde actuel :
Les tyrans, les rois de la mine et du rail,
Les coffres-forts de la bande.
Celle du dernier maître, réalisant le monde humain :
Ouvriers, paysans, nous sommes
Le grand parti des travailleurs.
Dernier maître qui s’approprie le monde pour lui-même, non pour autrui. Ce faisant, c’est le salut de tous qu’il vise.
C’est assez languir en tutelle.
Sauvons-nous nous-mêmes.
Décrétons le salut commun.
Il est question ici d’internationale du genre humain, le terme cosmopolitique n’est pas requis. Mais pour Eugène Pottier, l’idée de réalisation du genre humain, dans et par l’Internationale, a partie liée avec l’idée cosmopolitique. N’a t-il pas à la fin de sa vie, dédié un poème « au parti révolutionnaire cosmopolite de toutes les écoles » ?
La thématique des deux « bases » du monde, de son ancienne et nouvelle “ronde”, celle de la transformation, du passage d’un monde à un autre, n’est pas isolée dans l’œuvre de Pottier. Au lendemain d’une autre défaite, celle de la révolution populaire de juin 1848, elle est présente dans une autre chanson.
Le poète se présente alors sous la figure d’un être doté d’un « crâne indocile », sur lequel la douche destinée aux fous est d’un fréquent emploi. Son esprit n’est-il pas « dans la lune », c’est-à-dire dans un autre monde que le monde qui est ?
On croit mon esprit dans la lune,
Quand je soutiens qu’en vérité,
La planète, mère commune,
Est grosse d’une humanité,
Que l’embryon précède l’être,
Qu’on prend l’accident pour la loi,
Et que l’homme est encore à naître,
Quel est le fou, le monde ou moi ?
Je sais qu’on me trouve en démence,
Quand éclairé par nos instincts,
Je décris la spirale immense,
Où gravitent nos destins,
Et quand mon esprit prophétise
Et va la bride sur le cou,
On dit, laissez passer la crise,
Le monde ou moi, quel est le fou ?
Mon extravagance les blesse,
Même lorsque, parlant plus bas,
Je plains l’ignorance qui laisse,
Bras sans terre, terre sans bras,
Mon souffle n’agite pas l’onde,
On me répond chacun pour soi,
Puis après nous la fin du monde,
Quel est le fou le monde ou moi ?
Mais j’affirme, et leur raison nie,
Suis-je fou ? Non, leur raison ment.
Au nouveau monde, à l’harmonie,
Je crois comme au Nord croit l’aimant.
Comme lui, rien ne m’en détourne,
À Bicêtre sous un verrou,
Je dirais encore elle tourne,
Le monde ou moi, quel est le fou ?
Le texte contient bien l’idée de deux mondes, relevant de deux raisons, deux maîtres.
— Deux mondes et leur “raison” :
1/ Le monde qui est : un monde absurde, désuni (bras sans terre, terre sans bras), un monde régi par l’intérêt privé (chacun pour soi), et qui comme tel court à la destruction (après nous la fin du monde).
2/ La projection en idée d’un monde autre, monde où l’homme, en tant qu’homme sera né (l’homme est encore à naître), monde prophétique (mon esprit prophétise), mais en même temps monde nécessaire (au nouveau monde, je crois comme au Nord croit l’aimant).
Cet autre monde est engendré par le premier (la planète est grosse d’une humanité, l’embryon précède l’être, l’homme est encore à naître).
— Deux raisons antagoniques — deux maîtres opposés :
Ce qui est folie, déraison dans un monde, peut se révéler raison dans un autre.
Dans le monde tel qu’il est, on pose comme rationnel ce qui est déraison (bras sans terre, terre sans bras, on prend l’accident pour la loi).
Dans ce monde-ci, les hommes ne sont pas maîtres de leur devenir (c’est donc déraison).
En conséquence, on est en droit de se demander, quel est le véritable fou : le monde (tel qu’il est), ou moi, (point de vue du fou humain).
Tout dépend de la portée du regard, regard tourné sur l’immédiat, se bornant à ce qui est, ou regard d’un homme debout, capable de regarder à l’horizon, et au-delà le ciel.
Du point de vue du regard qui voit au loin, la raison du monde actuel est mensonge (suis-je fou, Non, leur raison ment).
C’est la raison du monde à venir, celle de l’homme encore à naître, décidant de son devenir, qui est vérité nécessaire.
De cette « croyance », qui est croyance humaine en l’humanité, rien ne peut détourner l’homme, pas même la réalité de ce monde-ci.
En dépit des démentis empiriques de l’expérience immédiate, il n’y a pas clôture définitive pour un devenir proprement humain, alors même qu’aucun écho n’est donné aux paroles de l’auteur (mon souffle n’agite pas l’onde), alors que sa voix est étouffée dans un cachot (à Bicêtre, sous un verrou, je dirais encore elle tourne).
— Deux maîtres :
Le maître de ce monde, sa maîtrise est celle du pouvoir d’hommes sur d’autres hommes, non la maîtrise de l’avenir pour le tout du genre humain (après nous la fin du monde).
La formulation, « leur raison », celle d’un monde privé de raison humaine, suppose l’existence en germe d’une autre raison, et d’un autre maître à venir, capable de diriger la transformation du monde, selon d’autres lois.
Faire triompher “notre” raison contre la “leur”, faire triompher une autre maîtrise, maîtrise sur le monde, capacité à déterminer le devenir humain.
À partir du poème de Pottier, et pour rester dans l’analogie littéraire, on pourrait parcourir, en spirale, plusieurs couplets emboîtés :
– Le couplet de l’histoire comme idée dans son rapport à l’histoire empirique.
– Le couplet de la double raison de l’histoire humaine, nécessité et liberté.
– Celui de l’histoire universelle, comme succession des mondes et des maîtres, jusqu’au dernier, et comme unification antagonique.
– Le couplet de l’histoire universelle, sous l’angle de la question par où commencer ? (le monde, les empires, les nations, le local).
On peut, sans les décliner tous, s’intéresser à quelques-unes de ces facettes du cosmopolitique, dans et par l’histoire.
L’histoire comme idée, dans son rapport à l’histoire empirique
Il y a dans le poème de Pottier, l’idée d’une histoire progressant vers un sens pleinement humain, on pourrait, démarquant une formulation de Kant, avancer qu’il s’agit d’un « fragment d’histoire humaine, tiré de l’avenir ».
Il ne s’agit pas d’une histoire comme science construite sur la base d’un ensemble de données empiriques, mais d’une vision ou prévision historique, qui n’est pas pour autant divinatoire. Il ne s’agit pas de prononcer avec certitude ce que l’on peut savoir de l’avenir.
La vision de Pottier répond finalement à sa façon aux questions : que puis-je espérer ? quelle fin puis-je m’assigner et que dois-je faire pour l’atteindre ?
L’idée d’un but atteignable, produit d’une raison humaine, se rapporte à son objet, de deux façons :
Théoriquement, en pensant une histoire possible, qui conjuguerait nécessité et liberté.
Pratiquement, en enjoignant de réaliser cette histoire selon le but posé.
L’idée est ainsi guide pour la pensée et pour la pratique de transformation du monde.
Elle sert à concevoir, prescrire une direction pour la pratique humaine, l’idée du monde à atteindre est un prototype idéal.
Fonction régulatrice et fonction constitutive de l’idée sont conjuguées, fil conducteur pour la pensée, fil conducteur pour une pratique effective de transformation.
Et Pottier conçoit et vise ce but, après la défaite de 1848, comme après celle de 1871, au moment où tout dans le monde semble contredire la fin posée. On peut dire, que par l’idée, il fait abstraction des bornes immédiates du monde, dans une situation historique donnée.
L’idée, le fil conducteur, le cordeau, et c’est son rôle pour maintenir actif le but pensé, doit faire abstraction des obstacles qui battent en brèche l’idéal.
Par-là, les combattants d’un autre monde, qu’évoque Pottier peuvent dépasser les bornes d’une vue immédiate des choses, rejeter le fatalisme d’une histoire à jamais close, soumise au déterminisme d’enchaînements de conditions, qui semblent hors de la portée de la pratique transformatrice humaine.
Par la médiation du but, et du fil conducteur qui le relie à l’état présent, on peut faire converger les lignes de la pratique vers le point focal imaginaire, où pourra un jour s’actualiser l’unité de la théorie et de la pratique.
Quel rapport entre cette vision du but et du fil conducteur qui y conduit et l’histoire comprise de façon empirique ?
Si l’atteinte du but indiqué par l’idée ne peut être prédite avec certitude, l’attention ne doit pas négliger les indices, les signes, les expériences interrompues, imparfaites, qui attestent qu’une avance de l’histoire vers ce but est possible, qu’on peut la référer à des pratiques récurrentes effectives, celles d’une partie de l’humanité qui a prétendu lutter pour mettre fin à la déraison du monde, en posant des buts plus ou moins généraux.
La considération de l’histoire empirique autorise à opérer une distinction entre ce qui domine (obstacles, déraison du monde), et ce qui germe (embryon) et peut se développer : la planète est grosse d’une humanité.
Cette vision, qui renaît chez Pottier après les révolutions inachevées du XIXe siècle, renvoie d’une certaine façon au jugement porté par Kant sur la Révolution française [4].
Et cette comparaison est moins illégitime qu’il ne paraît, pour peu qu’on se rapporte à leur commune déraison au regard du monde tel qu’il est. Comme Pottier, Kant ne s’est-il pas exposé à la raillerie des politiciens qui prenaient ses espoirs de société cosmopolite pour le rêve d’un « cerveau exalté ».
La Révolution française, dont Kant peut critiquer tel ou tel aspect, n’en marque pas moins selon lui un point d’inflexion qui signale l’aptitude et le pouvoir, jusque-là conjectural, de l’espèce humaine à être cause de son propre progrès, à en être l’auteur.
C’est un signe historique » manifestant la tendance du genre humain, considéré dans sa totalité, à développer son caractère moral, à agir dans un sens concernant l’humanité dans le tout de son union.
Par-là, la portée de la Révolution française déborde de son cadre national et révèle sa capacité à s’étendre à tous les peuples de la terre. Prendre parti pour la Révolution, est pour Kant, prendre parti pour l’universel.
Par la Révolution, des objets ont été donnés dans l’expérience, on peut les penser selon leur double nature, et selon la raison propre de l’humanité, capacité des hommes à devenir sujet de leur propre histoire.
« Seules la nature et la liberté réunies dans l’espèce humaine […] étaient en mesure de l’annoncer, encore que, quant au temps d’une manière indéterminée ».
Dès lors la visée cosmopolitique, ou celle d’une Internationale du genre humain, dirigées en vue du bien commun, ne peuvent plus se présenter seulement comme pure idée, coupée de toute expérience possible dans ce monde-ci.
En ce sens, le procès d’unification projeté n’est plus seulement prolongement involontaire du mouvement spontané (“naturel”) du monde, c’est aussi un produit “artificiel” de l’art humain appliqué au monde.
Faute d’une telle vision, on ne peut projeter qu’un monde sans avenir pour l’homme, après nous, la fin du monde, disait Pottier.
Pour résumer, et sans sombrer dans l’idéalisme, on pourrait dire, que pour un peuple, avancer à l’idée est exactement le contraire que « marcher à l’idéologie », pour reprendre une formulation de l’école althussérienne.
L’histoire, intersection de deux procès : Nécessité et Liberté, procès involontaire et pratique sociale humaine
Dans le poème d’Eugène Pottier, les deux procès s’entremêlent, folle histoire du monde, folle histoire de l’homme, la folle histoire du monde portant en même temps folie et raison de l’homme.
Si l’on consulte quelques-unes des multiples histoires produites au cours des siècles, on constate que s’y trouve communément posée la question de l’entrelacement de causalités, histoire des hommes, ou de leurs maîtres, soumis à un procès qui les détermine ; histoire des hommes, ou de leurs différents maîtres forçant l’histoire à se plier à leurs buts propres. C’est ce qui confère à l’histoire son statut de science humaine et son caractère problématique. Ce n’est que dans les visions de l’histoire comme auto-développement de la nature, ou dans les conceptions contre-révolutionnaires, que l’homme se trouve toujours conduit à son insu, et jamais sujet de son histoire.
Dès les premières tentatives encore partiellement cosmogoniques, il semble que la liberté humaine soit contenue. Ainsi en est-il dans la Bible. L’homme est créé le sixième jour, après le monde. Le septième jour, Dieu se repose. Sur terre, la chute hors du Paradis terrestre est en même temps avènement de la liberté humaine.
En tant que l’histoire est enchaînement de conditions selon les règles du déterminisme, il est possible, en considérant ce qui est arrivé et ce qui arrive, d’en dégager des lois.
Mais si l’on admet le possible déploiement de la liberté, l’histoire ne peut être absolument déterminée et close. On ne peut en conséquence prédire exactement ce qui doit arriver, le moment où cela doit arriver.
Ce qui doit arriver ne dépend pas seulement du procès involontaire, mais aussi de la pratique des hommes, c’est-à dire au sens de Kant de ce qui est possible par liberté [5].
Les hommes empiriques sont régis par un ordre déterminé, mais la raison et la pratique humaines sont capables de concevoir et auto-créer un ordre autre, de dépasser ou déborder certaines déterminations naturelles.
C’est en ce sens, en tirant de leur propre fond, que les hommes peuvent prétendre apprendre par l’expérience et avoir une histoire propre.
Au-delà du chaos apparent de l’histoire, c’est en analysant cette double détermination (nécessité et liberté) que l’on est fondé à espérer que l’histoire a un sens, celui d’un devenir humain réalisable par la pratique, pratique qui inclut la prise en considération des contraintes objectives du monde « Battons le fer quand il est chaud ».
C’est en partant de cette double détermination qu’on peut penser un possible “point de conversion” de l’histoire, entre détermination par nécessité et détermination par liberté, jusqu’à la formation, d’un « peuple de mûre raison », selon une expression de Kant, qui a reconnu de façon réaliste cette « antinomie dramatique de l’histoire ».
Il y a bien contradiction entre l’effort de l’humanité pour tendre à sa destination et obéissance à des lois placées dans l’homme en état de nature. Cette contradiction n’interdit pas toutefois de penser l’inflexion de l’histoire naturelle de l’homme en son histoire propre.
Elle est posée par Kant comme nécessité ou ruse de la nature.
Le mouvement historique qui mène à l’avènement d’une histoire proprement humaine, s’opère d’abord dans l’inconscience de ses buts, comme procès non voulu.
Tout se passe comme si la nature, le monde, ne voulaient pas que l’homme puisse se contenter de ses dispositions de l’état de nature. L’histoire réalise le plan caché du monde, pour des fins qui ne sont pas les siennes, mais celles de l’homme pleinement rationnel et libre, non advenu encore.
Et cela par un moteur, l’antagonisme.
Pour échapper à l’autodestruction, les hommes en lutte les uns contre les autres, sont conduits, par une causalité qui n’est pas celle de la liberté, à vouloir entrer en société. Ils aliènent leur liberté de nature (choc des intérêts), se donnent une forme commune de contrainte légale, afin de gagner leur liberté civile.
Une fois entrés dans l’enclos de l’association civile, les hommes peuvent avancer vers leur destination.
En d’autres termes, la conversion de ce qui est (antagonisme) en ce qui doit être (le bien commun), est parfaitement résumée dans une formule de Rousseau, qui pose le rapport entre nécessité objective, possibilité, et direction de la pratique en fonction de ce qui doit être :
« Si l’opposition des intérêts privés a rendu nécessaire l’établissement des sociétés,
C’est l’accord de ces mêmes intérêts qui l’a rendu possible,
C’est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. »
Les conditions de réalisation (approximation) de la société civile, (on ne s’occupe pas ici de savoir s’il s’agit d’individus ou de nations) sont ainsi énoncées par Kant en 1784 :
– Concepts exacts touchant la nature d’une constitution possible,
– Grande expérience (riche de profits de maints voyages à travers le monde),
– Et par-dessus tout, une “bonne volonté” [ie volonté bonne] disposée à accepter cette constitution.
La dernière condition (bonne volonté) est difficile à concevoir, puisque l’homme dans l’état de nature social (que ce soit chez Bossuet, Rousseau ou Kant), marche pourrait-on dire à l’intérêt particulier.
Ce n’est pas dans l’individu isolé, mais au niveau d’un peuple, dans et par l’histoire, qu’il faut rechercher les conditions d’entrée dans l’état civil [6].
L’accès à la société civile, compte tenu ici de l’insociable sociabilité des hommes, ne peut s’effectuer que par la médiation d’un pouvoir placé au-dessus d’eux, capable de battre en brèche les volontés particulières et les forcer à obéir à une volonté universellement valable. Ce que Kant a pu dénommer « le besoin d’un maître ».
L’histoire se présente alors aussi comme succession des maîtres, qui opèrent la médiation entre état de nature dans la société et l’état civil, approximation continuelle du bien politique qui n’exclut pas la régression.
Les maîtres successifs dans l’histoire empirique ne sont pas sortis de l’état de nature, les accords sont « pathologiquement extorqués ».
Toutefois si les maîtres politiques, sous leurs différentes formes, peuvent prendre la figure du despotisme, la dynamique propre de l’histoire (en dépit des interruptions ou régressions) conduit à réduire cette fonction de maîtrise, jusqu’au « dernier maître », pour reprendre la formulation d’André Tosel, le maître révolutionnaire, qui se nie comme maître, en tant qu’il obéit à la loi qu’il se donne.
Le dernier maître, le peuple, n’en doit pas moins être institué lui-même. Le peuple souverain, c’est-à-dire capable de souveraineté sur lui-même et sur le monde, n’est pas un être « naturel », mais un être construit, un être de raison comme dans la formulation classique. L’institution du peuple, en tant que peuple politique, requiert une médiation extérieure. Ce qui est encore maîtrise d’un maître sur d’autres hommes, donne les conditions d’une maîtrise du peuple sur son devenir. C’est ce qu’exprimait Bossuet :
« [Sans puissance extérieure] qui unit le peuple « en soi même », il peut bien y avoir un amas de monde [ ], mais il ne peut y avoir de peuple, parce qu’un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse, quelque conduite réglée et quelque droit établi, ce qui n’arrive qu’à ceux qui ont déjà commencé à sortir [ ] de l’anarchie [de l’état de nature] ».
La marche en avant, la sortie de l’état de nature, peut se trouver interrompue, les retours à la brutalité primitive ne sont pas exclus, aussi longtemps que cette marche ne suit pas un plan déterminé.
On peut toutefois envisager des voies plus ou moins longues.
Si en 1784, Kant par exemple, envisage la voie des approximations successives, la Révolution française semble constituer pour lui une voie courte pour sortir de l’état de nature, par une marche accélérée de l’histoire [7].
1789 prouve que sont réunies les conditions que l’on pouvait estimer difficiles à réunir en 1784.
Cela, même si le maître révolutionnaire n’est pas plus que les autres, pleinement sorti de l’état de nature, si la Révolution, anti-despotique, contre-violence nécessaire, est encore violence, despotisme, illégalité.
Les révolutionnaires, même despotiques, au contraire des « politiques moralisateurs » qui fétichisent le statu quo, ne perdent pas de vue toutefois ce que Kant nomme la « politique morale », celle qui vise l’humanité en tant que fin. La critique des politiques moralisateurs, qui au nom du réalisme, jugent la révolution contraire à l’ordre, ou même prématurée, n’est pas recevable. La question de « l’immaturité » de la révolution, qui s’expose par une formule telle que « le peuple n’est pas mûr pour la liberté » n’a pas de sens du point de vue de l’histoire empirique, dans la mesure où elle est advenue.
Le préjugé d’immaturité n’a pas plus de sens du point de vue théorique, dans la mesure où la réunion des conditions de la liberté du peuple implique qu’il puisse en faire usage. Ce préjugé ne sert alors, dit Kant, qu’à consacrer la servitude.
« L’histoire universelle » comme unification antagonique et la question : « par où commencer ? »
Sans développer le troisième aspect, celui de l’histoire universelle comme universalisation du monde dans et par l’antagonisme, on peut rappeler que les différentes « histoires universelles » sont le plus souvent histoires des guerres et des unifications par la guerre, guerres des tribus, des Empires, des nations, puis des classes sociales, histoires des unifications et des désagrégations sous des maîtres successifs, empires, seigneurs, monarques, religion universelle. Jusqu’à l’histoire considérée comme lutte entre groupes et classes prétendant à l’universalité. Ce qui conduit à s’interroger sur le dernier aspect, la marche à l’unification cosmopolitique du monde, et la question par où commencer, question de l’internationalisme et des deux façons de le concevoir : unification du monde posée comme préalable, ou à l’inverse, idée que la première impulsion vient d’un peuple déterminé, impulsion ayant valeur universelle et exerçant de ce fait une influence « contagieuse » sur l’ensemble du monde.
À cet égard, on doit constater que, dans l’histoire empirique, si l’on prend exemple de la Révolution française, c’est la seconde conception qui s’est, de fait, imposée.
Pour le Kant de 1789, qui prend en compte l’événement dans son surgissement empirique, l’histoire a bien accompli ce que le droit politique avait pensé.
La présentation empirique de l’État républicain dans une nation déterminée a une portée universelle, mais l’histoire doit accomplir la seconde moitié de la tâche, la constitution d’une république universelle
En attendant l’approximation de l’idée cosmopolitique dans l’histoire, on peut envisager des moyens termes, qui rapprochent du but :
— Réglementation du droit de guerre et de paix, qui n’est pas état de paix, mais alliance contre la guerre, et suppose un pouvoir de contrainte.
— Multiplication des États républicains.
— Réorganisation du droit international selon le schéma d’une fédération des peuples, pas nécessairement État fédératif.
Ce n’est pas le point de vue cosmopolitique bien compris, visant une république universelle, qui constitue le support le plus favorable aux fictions romanesques, mais les états intermédiaires, plus particulièrement celui de la fédération des peuples qui peut servir à construire un roman au service d’un maître, d’un Empire donné. Ruse non de la raison, et qu’on ne peut imputer à Kant, mais qu’on doit imputer au maître, surtout lorsqu’il se dissimule sous le masque de la bonne volonté ou de la paix.
La perspective cosmopolitique, sous forme de république universelle, se prête finalement moins au genre romanesque, même si des essais jusqu’alors infructueux de réalisation, semblent attester de son caractère chimérique. Les expériences, même interrompues, sont des données à valeur universelle, qui comme telles ne peuvent être oubliées.
Au sujet de la Révolution française, Kant n’indiquait-il pas ?
« Un tel phénomène dans l’histoire ne s’oublie plus ».
« Cet événement est trop important, trop mêlé aux intérêts de l’humanité, et d’une influence trop vaste sur toutes les parties du monde, pour ne pas devoir être remis en mémoire aux peuples à l’occasion de circonstances favorables, et rappelé lors de la reprise de nouvelles tentatives de ce genre ».
L’événement, pensé dans la théorie, ouvre « une perspective à perte de vue dans le temps ». Cette perspective n’est pas nécessairement close dans une période où le procès objectif semble s’épuiser dans la circularité du monde, contredit toutes les fins que les peuples avaient pu s’assigner, quand tout semble retourné à l’état de nature, au choc des intérêts, quand l’esprit peut sembler pour jamais au cachot.
C’est dans ces conjonctures qu’il convient sans doute, selon une formule de Turgot, de « ne pas juger de l’Éternité par le moment », de ne pas abandonner le fil directeur.
Sans en posséder la science, on peut estimer que dans l’histoire, les périodes où domine une subordination des peuples aux « contraintes incontournables » du monde, alternent avec des moments au cours desquels le peuple parvient à conquérir la maîtrise de son devenir. Dans l’entrelacement des deux procès, une domination du volontarisme humain, hors de toutes conditions, peut impliquer un refoulement irréaliste du mouvement objectif des choses. à l’inverse la domination d’un monde régi par des lois refoulant la pratique des peuples, implique à terme éruption (La raison tonne en son cratère). On peut prescrire aux peuples ce qu’ils doivent subir, on ne peut prédire ce qu’ils vont faire.
Et si les germes des lumières se développent, à chaque fois davantage à travers chaque révolution, il n’est pas exclu que puisse aussi se développer une capacité de maîtrise lors des périodes d’assujettissement.
Conclusion
Le « monde du monde » tel qu’il se présente sous ses divers avatars — dont le dernier, un processus chaotique de “mondialisation” capitaliste — a porté négation des formations historiques, des peuples, en tant que résultantes de la pratique humaine s’assignant des buts universels. L’ordre et le désordre de ce monde, ne ressortissent-ils pas d’un logos se plaçant au-delà de l’humanité, ordre “méta-humain”, comme le posaient les économistes libéraux du premier XIXe siècle et comme le suggèrent les formules : « les marchés s’inquiètent, disent, pensent ».
La réalité et la diffusion des notions de mondialisation ou globalisation, est allée de pair avec une dissolution des perspectives visibles d’un “monde autre”. La notion a fait écran, dévoilant et masquant ce qu’elle désigne, suggérant dans sa première genèse un monde unifié, sous l’empire d’un unique principe, libéré de ses antagonismes, pourtant en expansion.
- 1. L’idée cosmopolitique chez Kant, pose l’histoire comme articulation problématique de l’homme et du monde, avec la perspective cosmopolitique conçue comme une union (sans fusion) de peuples formés en républiques. Au milieu du XIXe siècle, dans la mouvance républicaine et socialiste, la relation entre cosmopolitisme, ou cosmopolite, et internationalisme révolutionnaire est courante Voir Jean DUBOIS, Le vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1871. Louis Blanc, énonce en 1847 : « Sans cesser d’être nationaux, nous sommes nécessairement cosmopolites. » La relation a pu aussi être comprise sous l’angle d’une péjoration, au moment de la Commune et sa suite, la défaite des Communards. Cosmopolite, cosmopolitique et Internationalisme sont alors associés à bandits, désordre, socialisme, révolution : « La révolution devait être radicale au bout de huit jours, socialiste au bout de quinze, internationale et cosmopolitique au bout de trois semaines. » ; « Des communeux de toutes les couleurs, un même caractère le cosmopolitisme. » ; « Des hordes de bandits cosmopolites qui souillent la reine des Cités. »↵
- 2. Eugène Pottier, poète et chansonnier révolutionnaire, fut d’abord ouvrier sur tissus. Il fut affilié à l’Internationale et membre de la Commune, condamné par contumace en 1871 après la défaite de l’insurrection. On le connaît surtout en tant que rédacteur des paroles de l’Internationale, qu’il compose après la défaite. Au lendemain de cette défaite, il est menacé de proscription.↵
- 3. Le thème de l’Internationale a souvent été mal compris. L’Internationale ou «Internationale du genre humain» visait non à l’inimitié ou à la guerre entre nations, mais bien à la coopération entre hommes et peuples des différentes nations.↵
- 4. Voir André Tosel, Kant et la révolution française.↵
- 5. Liberté : Chez Kant, au sens cosmologique, faculté de commencer de soi même un état dont la causalité n’est pas subordonnée à son tour suivant la loi de la nature, à une autre cause qui la détermine ; au sens pratique, indépendance de la volonté par rapport à la contrainte des penchants de la sensibilité, reliée au monde tel qu’il est. Selon Kant, c’est au niveau de l’espèce que la causalité naturelle peut être transcendée, en considérant l’humanité dans son ensemble en tant que totalité des lignées de générations s’étendant à l’infini dans l’indéterminable.↵
- 6. Quoique chaque nation ait selon lui le droit fondamental de disposer d’elle-même, il semble si l’on suit André Tosel sur ce point, que Kant n’exclut pas totalement la possibilité d’intervention révolutionnaire, pour mettre fin, au bénéfice d’un camp, à l’anarchie de l’état de nature. La guerre révolutionnaire serait ici une nouvelle ruse de la nature, manifestation de l’insociable sociabilité d’un maître non encore sorti de l’état de nature, imposant un accord, pathologiquement extorqué, qui pourrait faire progresser vers la construction d’un tout du genre humain.↵
- 7. Phrase de Marx : « adoucir les douleurs de l’enfantement »↵

