On a fait état dans le précédent numéro de Germinal du “grand désordre” du monde. Nombre de commentateurs politiques estiment qu’il est devenu “hors contrôle”. Les citoyens que nous avions consultés établissaient le même diagnostic :
« Une situation catastrophique dans le monde entier » « une désorganisation totale », « partout les guerres dont on ne comprend pas les raisons ». « Sur tous les continents se déploient des guerres et des conflits, comment ça peut se terminer, on ne sait pas. »
Ce qui se présente comme une grande “déstabilisation” du monde auquel, bon et mauvais, on était habitué, a remis en question ce qu’on considérait comme un ordre mondial relatif, celui qui s’était imposé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sous l’hégémonie des États-Unis, monde qui semble aujourd’hui en voie de dislocation.
On cherche en vain à comprendre les causes de ce désordre et ce qui peut en advenir. Faute de comprendre le sens de ce qui se passe, et peut se passer, une impression domine chez nombre de nos concitoyens, celle d’une impossibilité à se diriger, prévoir, dans le temps présent, tant pour ce qui nous concerne en propre ou pour ce qui concerne le monde lui-même.
« Tout ça est obscur », « on ne voit plus le sens de ce qui se passe ou de ce qui peut se passer », « il n’y a plus aucun sens pour l’avenir », « on ne sait pas où on va, où ça va nous conduire. »
Moins d’un an plus tard, ces mêmes sentiments sont toujours exprimés.
“Sombre incertitude” du présent. Peur de ce qui peut advenir
Dans les premiers temps de l’année 2025, nous avons recueilli les avis de quelques citoyens à propos de la situation mondiale et des questions qui les préoccupent à cet égard. Ceci fut réalisé dans le sillage des déclarations de Donald Trump après sa réélection à la présidence des états-Unis d’Amérique. On a aussi pris en compte quelques-unes des réactions suscitées par des allocutions de notre président de la République. Parmi les termes et thèmes fréquemment énoncés à propos de la situation mondiale s’expriment des sentiments d’incompréhension, d’incertitude, de peur, souvent exprimés en association avec le mot guerre.
“Difficile de comprendre ce qui se passe dans le monde.”
Pour beaucoup des locuteurs rencontrés, il se révèle difficile de comprendre ce qui se passe actuellement dans le monde. Les repères dont on disposait pour en comprendre la signification ne semblent plus en adéquation avec la réalité du moment.
« Au niveau politique, j’ai l’impression de ne plus m’y retrouver, ça m’inquiète » , « on se sent dépassé » ; « une situation incompréhensible, des conflits tous les jours, tous nos repères vacillent », « ce n’est pas possible de comprendre, je ne suis pas capable de faire la part des choses, bien ou mal ».
Pour certains, les politiques, semblent eux aussi “dépassés”, incapables de comprendre “l’arrière des choses”.
« Il n’y a pas d’analyse d’ensemble », « est-ce qu’ils y comprennent vraiment quelque chose », « est-ce qu’ils voient ce qui est en jeu, je ne crois pas, ils ne maîtrisent rien. »
Les différents médias, les réseaux sociaux n’éclairent pas davantage :
« On ne peut pas tout lire, et surtout savoir ce qui est vrai ou faux dans tout ça », « chacun ne parle que pour soi » ; « comment croire l’information officielle ? », « un matraquage qui va souvent dans le même sens. »
La difficulté à saisir “le fond des choses” alimente le sentiment d’inquiétude
L’incompréhension devient source d’inquiétude quand on essaie de voir tout ce qui se passe et tout ce qui “ne va pas”,
« Depuis maintenant quelques années mais encore plus depuis quelques mois, je suis très inquiet par le monde dans lequel je vis et surtout par le monde que nous allons laisser à nos enfants. »
« Impression de tsunami… les repères disparaissent, s’effacent frontières, moraux, règles, lois. »
« C’est trop dur de voir ça… le monde qui s’écroule. », « Il n’y a plus de limites aux propos exprimés et la violence gratuite explose. »
On peut aussi déplorer l’incohérence des politiques et l’indifférence relative de beaucoup à l’égard de la gravité de la situation.
« Ce qui m’inquiète c’est que beaucoup de personnes autour de moi ne veulent pas voir la situation grave où nous sommes », « l’incohérence des politiques [qui] ne voient qu’eux-mêmes et leurs ambitions. »
Quelques figures peuvent se présenter comme sources particulières d’inquiétude [1].
« Je ne peux être que très inquiet. La victoire de Trump aux USA et sa politique nationaliste décomplexée est un symbole fort de cette montée très inquiétante pour l’avenir de notre planète. Si on y ajoute la politique ultra-nationaliste et violente de Netanyahu ou Poutine et d’autres chefs d’état d’extrême-droite. Et bien évidemment les guerres, la Palestine rayée de la carte, les crimes contre l’humanité. »
Le plus souvent c’est la situation mondiale dans son ensemble qui est invoquée. On cherche des repères historiques qui permettraient de saisir le sens des événements présents.
« Cette période me rappelle forcément l’entre-deux guerres qui avait abouti au nazisme. »
« Impression de fin de l’époque qui commence avec la Renaissance (5-6 siècles), effondrement comme celui de l’Empire romain… c’est long… »
Au-delà de l’inquiétude, la peur
Le sentiment d’inquiétude est le plus souvent associé à la peur de la guerre, la crainte qu’elle atteigne notre pays, notre propre cadre de vie. Ce sentiment était peu exprimé jusqu’alors, dans les enquêtes précédentes, même lors de la guerre en Ukraine.
« Tout ça me fait très peur. Ils nous préparent à la guerre », « j’ai peur de la guerre de ne pas pouvoir continuer à vivre normalement. »
« Je me vois marchant sur les routes avec mes valises pour chercher un refuge. Quand on voyait les images des Ukrainiens ça faisait déjà peur mais maintenant on se pourrait bien que ce soit pour nous pareil. Et ce qui me fait le plus peur, c’est pour mes enfants. »
Les interventions du Président de la République contribuent à en rendre l’appréhension de la guerre, plus concrètement ressentie.
« Macron veut la faire, on dirait (la guerre) », « j’espère qu’on n’en arrivera pas à la guerre… je lui en veux beaucoup à Macron », « même si c’est des rodomontades », « ça fait peur à tout le monde… les gens ont peur. »
La guerre proche ?
La guerre n’est pas si loin de nous, lors même que l’on espère qu’elle ne nous atteigne pas.
« C’est affreux tous ces bruits de botte », « c’est la guerre », « on va vers une nouvelle guerre », « La guerre revient », « on se demande si c’est pas une troisième guerre mondiale. », « ça fait peur ». « On est face à deux puissances militaires qui s’affrontent. Ça fait un peu peur mais je crois qu’ils vont quand même pas lancer des bombes ».
“ C’est dur de ne pas avoir d’horizon”
« L’avenir, rien que je puisse envisager », « On ne peut plus se projeter à court terme mais sur des siècles », « Que va-t-il advenir de nos enfants ? », « pour nous, le mieux est de vivre au jour le jour et de profiter de chaque instant qu’il nous reste. »
« Vous ne savez pas la chance que vous avez d’avoir vécu à la bonne période. Vous aviez des perspectives, des possibilités de projet professionnel et personnel et aussi un horizon d’amélioration et de transformation du monde. Maintenant il n’y a plus aucune perspective et en plus la planète s’effondre avec le climat et tout le reste. C’est dur de ne pas avoir d’horizon. »
Il peut arriver que des spécialistes s’expriment sur le même registre que les locuteurs dits ordinaires. Ainsi un éminent économiste, Olivier Blanchard [2], pouvait-il énoncer des mots et des phrases sur le caractère inédit du bouleversement en cours, propos qui ne contredisaient pas la tonalité des énoncés populaires, ici retranscrits.
« On n’a jamais vu ça », « on ne sait pas comment ça va tourner », « ce qui va se passer à la fin », « l’incertitude est le thème dominant », « on a peur », « on va souffrir », « on est confronté à des chocs de telle ampleur qu’on n’a pas de référence historique », etc.
[A noter, que ces énoncés, bien que traduisant des préoccupations communes, ne restituent pas l’essentiel de l’analyse proposée par Oliver Blanchard] [3].
De l’affolement du monde à son “basculement”
Les rédacteurs de Germinal ont pour souci de parvenir à éclairer les situations historiques concrètes auxquelles les peuples se trouvent confrontés. Dans la conjoncture présente, comme beaucoup de citoyens, nous nous trouvons aussi pris au dépourvu. Nous n’avons pas assez anticipé par la pensée ce qui nous permettrait de rendre compte de ce qui survient, mais aussi de ce qui peut advenir dans un futur proche.
Dans le précédent numéro nous avions fait état d’un ouvrage de Thomas Gomart, L’Affolement du monde, qui posait quelques-uns des contours de la situation actuelle du monde. Dans cet ouvrage, Thomas Gomart parlait d’un Changement d’époque s’accompagnant d’une désorientation totale face à un tel changement, encore mal défini. Selon lui, les symptômes des mutations en cours s’étaient cristallisés, et en quelque sorte révélés, autour du phénomène Trump et du Brexit, symptômes d’une “perte de contrôle” de l’ensemble du système international. La guerre en Ukraine se présentait dans ce cadre comme un indice de l’instabilité structurelle du système international. En l’absence de tout modèle convaincant de mondialisation, la multiplicité des visions et des ambitions se heurtaient, comme si l’on était retourné à un “état de nature”, à la “loi de la jungle”, à la “lutte de tous contre tous”. L’auteur s’interrogeait : étions-nous face à la “dernière étape” avant le “chaos total”, ou à l’ébauche d’un mouvement de reconstruction du monde ? Il penchait pour la première hypothèse.
Thomas Gomart mettait en perspective cet épisode de l’histoire avec la grande mutation intervenue au niveau de l’Europe lors des guerres d’Italie au XVe et XVIe siècles, mutation qui elle aussi devait faire perdre aux Européens leurs repères. Ce qu’il nommait un “moment machiavélien”, ou période d’indétermination des temps, de “grand désenchantement” du monde. Pour lui, c’est “à l’échelle du monde” que ce phénomène d’indétermination se présentait maintenant. « Nous naviguons désormais par gros temps » avec de “nouveaux déchaînements de violence” qu’on ne parvient plus à contrôler.
Comment en était-on arrivé là ? Thomas Gomart se proposait à ce sujet de ressaisir les différents moments de la situation mondiale depuis 1991.
— La séquence 1991-2001 s’était ouverte selon lui comme une “parenthèse enchantée”, avec l’affirmation de “l’apothéose” de la superpuissance américaine. Les états-Unis imposaient leurs vues au monde entier, sans véritable opposition stratégique, y compris de la part de la Russie (ex-URSS). Les « marchés s’ouvraient par le biais d’organisations internationales forgées et contrôlées par cette puissance ». Il ne s’agissait pas ici de malveillance particulière. C’était ainsi.
— La séquence suivante 2001-2008 fut ouverte par les attentats du 11 septembre 2001, signalant le début de l’ébranlement de l’ordre libéral sous hégémonie américaine. La période d’apothéose heureuse des états-Unis d’Amérique fut interrompue. Avec l’entrée en 2001 de la Chine à l’OMC, cette puissance entre de plain-pied dans la logique mondiale du Capital. Pour contrecarrer les crises financières qui commencent à briser les équilibres régionaux, c’est la constitution du G20. On note aussi les interventions du « monde libre » pour rétablir l’ordre libéral menacé (Iran, Afghanistan).
— La séquence suivante, de 2008 à aujourd’hui, s’ouvre par la « grande crise » du monde capitaliste mondialisé. L’ordre “libéral” international ne parvient plus à se reconstituer. Tous les équilibres régionaux sont bouleversés en même temps que se développe une contestation ouverte de l’ordre « occidental ». C’est aussi la fin du mythe de la convergence entre la Chine et l’ordre libéral (de même qu’avec la Russie). Les règles occidentales ne sont plus acceptées sans broncher. Un climat général d’insécurité stratégique se déploie. Les rapports de force deviennent les seuls moteurs, accompagnés de la prévalence d’une « immédiateté anarchique » de conflits sans résolution possible. Une cassure entre les USA et l’Europe se dessine de même qu’au sein de l’Europe.
Thomas Gomart ne restituait pas toute la logique des épisodes, qu’il retrace. Il mettait à l’arrière-plan le contenu de la charnière de 1991 qui correspond à la fin de l’existence d’un pôle socialiste dans le monde et des conséquences qui en ont résulté. Selon l’historien Éric Hobsbawm, ce n’est pourtant pas une question secondaire. Pour lui en effet, c’est par l’existence (ou coexistence) dans l’ensemble du monde, de deux régimes économiques antagoniques, Capitalisme et Socialisme, que l’état du monde, « fondamentalement mouvant et provisoire » avait pu se trouver relativement « stabilisé ».
« La fin de la guerre froide ne [marqua] pas la fin d’un conflit, mais la fin d’une époque pas seulement pour l’Est, mais pour le monde entier. »
« La fin de la guerre froide retira les piliers sur lesquels reposait la structure internationale et à un degré encore mal perçu les systèmes politiques intérieurs. Elle laissa derrière elle un monde désemparé et partiellement effondré sans rien pour le remplacer. L’idée selon laquelle des stratèges occidentaux (américains) imaginaient que le vieil ordre bipolaire pourrait être remplacé par un nouvel ordre mondial fondé sur la seule superpuissance qui subsiste se révéla vite idéaliste. Pas de retour possible au monde d’avant la guerre froide. Tous les repères étaient tombés, les cartes devaient être modifiées. Il n’y avait pas de retour possible. »
Après 1991 qui ouvre le processus de déconstitution d’un pôle socialiste dans le monde – qu’on considère ou non cette déconstitution comme irrévocable –, la logique immanente du Capital ne rencontre plus de digue. Avec la mondialisation, cette logique poursuit le cours de son extension illimitée jusqu’à atteindre les limites de ce monde. La majorité des pays, quelle que soit leur structure socio-historique, se trouve incorporée dans une mondialisation sans frein, jusqu’au retournement inéluctable de la logique immarcessible qui ordonne le mouvement du Capital. Là est le fait nouveau, inédit, du bouleversement qui marque la réalité de la situation du monde aujourd’hui.
Les fiches de lecture présentées dans ce numéro proposent quelques jalons à propos du bouleversement d’ampleur inédite qui a correspondu au processus de mondialisation capitaliste sans digue, jusqu’à ce que le vent immanquablement n’en arrive à tourner révélant les prodromes de la « démondialisation », et les signes avant-coureurs d’un basculement de l’ordre mondial global et de la prévalence de la domination « occidentale ». [4]
« Car le Capital ne peut s’écarter de son chemin ! La période de son épanouissement dépassée, il est devenu son propre fossoyeur ! » Georges Plekhanov, Socialisme et lutte politique (1883).
Ce qui ne signifie pas qu’avec le seul basculement des lieux où s’investit préférentiellement le Capital, on en ait définitivement fini avec la « logique » intime qui le meut.
Hélène Derobert
- 1. La faute à qui ? Il y a ceux qui rendent le gouvernement responsable de la situation présente : « Ils ne sont pas à la hauteur des événements » « Ils font des discours très rigoureux mais les décisions prises ne le sont pas ». Un reproche qui revient fréquemment « ils font des lois mais ils ne les appliquent pas, à quoi ça sert ? »↵
- 2. Olivier Blanchard, ancien directeur du Département des études au FMI. Entretien à France Inter, 8 mai 2025.↵
- 3. Un tel moment, hier comme aujourd’hui, indique Olivier Blanchart, devrait nous contraindre à nous préoccuper d’une analyse concrète de l’ensemble de la situation, et à nous rappeler, avec Machiavel, la nécessité d’en revenir à la vérité effective des choses, à la nécessité d’analyser les rapports effectifs, tels qu’ils sont.↵
- 4. « Jamais monde n’a connu tel bouleversement » ; « Nous arrivons à la fin d’un cycle » ; « C’est la fin de la domination occidentale », Philippe Dessertine, auteur du Grand Basculement et de l’Horizon des possibles. Entretiens l’Express, 28 mai 2025 ; Le Figaro, 29 mai 2025↵

